À propos de ce blog Ce blogue est destiné aux gens qui aiment la littérature québécoise et la langue française. L’auteur apprécierait particulièrement que les lecteurs qui connaissent ses livres lui fassent part de leurs commentaires pour qu’il puisse échanger avec eux.
L’actualité littéraire est au cœur des échanges d’opinion possibles et quiconque veut faire connaître ses opinions sur des publications récentes ou faire part de la publication d’une œuvre y est le bienvenu.
À propos de l'auteur (Sherbrooke, 31 mai 1942- ) Claude Daigneault fait ses études classiques au Séminaire Saint-Charles Borromée de Sherbrooke. Il entreprend une carrière de rédacteur publicitaire à Toronto en 1961, puis il devient journaliste à L'Événement et au Soleil de Québec dès 1963.
Il restera au Soleil jusqu'en 1979, tour à tour rédacteur-traducteur aux informations internationales, chroniqueur à l'éducation, directeur de la section Arts et Lettres, critique d’art, de littérature et de cinéma, éditeur des informations internationales et chef de pupitre. Ses fonctions l'amèneront également à faire des reportages dans plusieurs pays.
Claude Daigneault quitte le journalisme en 1979 et entre à l'Institut québécois du Cinéma comme directeur, puis administrateur de l'aide à la scénarisation. En 1984, il occupe le poste de directeur des Communications à Téléfilm Canada. Il revient ensuite au journalisme, de 1985 à 1993, alors qu'il est chef adjoint du service français de la Presse Canadienne, puis responsable des textes documentaires.
En 1993, il retourne à Téléfilm Canada en tant qu'analyste de scénarios. De 1998 à 2005, il est script-éditeur et scénariste pour diverses compagnies de production de films et de séries télévisées.
Depuis, il consacre la majeure partie de son temps à écrire des romans et des nouvelles.
« Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
(CYRANO DE BERGERAC, d’Edmond Rostand, second acte, scène VIII)
12/21/2008 - 23:53:44
Conte de Noël (première partie)
Bonjour à tous,
Comme à la même époque l'année dernière, je vous offre un conte de Noël. Il s'agit d'un texte que j'ai écrit pour la Bibliothèque de Saint-Sulpice, dans Lanaudière, où je l'ai lu en public vendredi soir le 12 décembre.
Bonnes Fêtes à tous !
La mission de Louis
Louis entra dans la maison comme un boulet de canon en laissant la porte toute grande ouverte. Son chat « Tit-moteur » en profita pour se sauver dehors, éberlué de se trouver dans la neige folle qui s’amassait sur le balcon.
— M’man, c’est moi ! cria-t-il à tue-tête.
Son sac à dos non fermé atterrit sur la table et les livres et cahiers se répandirent en désordre sur une chaise. Son vieux « Game-boy » eut moins de chance : il glissa comme une rondelle de hockey sur la surface polie et tomba sur le carrelage devant le réfrigérateur.
Le garçon ouvrit la porte du frigo, sortit une bouteille de jus d’orange et but à même le goulot en refermant la porte du bout du pied. Il oublia la bouteille sur le comptoir, ramassa son jeu vidéo en ne jetant qu’un œil distrait à la nouvelle bosse sur le boîtier.
Louis haussa les épaules. Son jouet était déjà décoré de plusieurs égratignures et d’au moins deux autres bosses. Une de plus ou une de moins, pourquoi s’en faire.
— M’man ! Où es-tu ? J’ai faim !
Sa mère apparut dans la porte du corridor, l’air irrité, un téléphone portable à la main.
— Crie moins fort, Louis. Je parle au téléphone.
— Mais j’ai faim, moi !
— Mange une pomme.
— Ouache. Toujours des fruits.
— En tout cas, commence par faire rentrer ton chat qui gèle sur le perron et ferme la porte. T’as pas remarqué que c’est l’hiver ? Tu n’as même pas enlevé tes bottes. Tu laisses de l’eau partout sur le plancher. Fais tes devoirs pendant que je parle au téléphone.
— J’en ai pas de devoirs…
— Ah oui ? Je vais demander à ton professeur. C’est justement à lui que je parle.
En grognant comme un ours mal léché, Louis envoya valser ses bottes dans le vestibule. Mais il y mit tellement d’ardeur que l’une atterrit dans la neige non loin de « Tit-moteur ». Le grand chat tigré sursauta en poussant une plainte effrayée et rentra aussitôt se réfugier au salon où il se faufila sous le fauteuil de Mme Alarie, la mère de Louis.
Le garçon sortit en pied de bas dans la neige pour récupérer sa botte et referma la porte derrière lui cette fois. Il resta indifférent à ses bas mouillés en revenant à la cuisine et grimaça à la vue de son sac et de ses livres pêle-mêle. Il haussa les épaules et choisit plutôt de s’emparer d’une boîte de biscuits au chocolat dans une armoire.
Il déboula l’escalier du sous-sol, agrippa la télécommande et se laissa tomber de toutes ses forces sur le sofa. La bouche pleine de biscuits, il alluma le téléviseur et commença à pitonner à toute vitesse sur la télécommande, passant d’une chaîne à l’autre, incapable de s’intéresser à quoi que ce soit.
Irrité de ne pas trouver l’émission dont tous ses camarades parlaient à la récréation cet après-midi-là, il décrocha le téléphone et allait former le numéro de Mathieu Rochette lorsqu’il entendit la voix de sa mère sur la ligne.
— Je vous comprends Mademoiselle Simoneau. Ce ne doit pas être facile d’avoir un enfant turbulent comme Louis dans votre classe. Je vais demander à mon mari de nous accompagner et nous irons vous rencontrer tous les trois demain matin avant la classe.
— Pourquoi est-ce qu’il faut que vous veniez à l’école avec moi, cria Louis dans l’appareil ?
— Louis !! C’est impoli d’écouter les conversations des autres. Raccroche tout de suite ! dit sa mère.
— J’veux savoir…
— Écoute Louis, coupa l’institutrice d’une voix calme, nous avons besoin de nous parler, tes parents et moi, et nous préférons que tu sois présent.
— Raccroche maintenant Louis, fit sa mère. Je vais aller te rejoindre dans quelques minutes.
Il raccrocha brusquement le récepteur, avec une moue inquiète. Encore un prof qui ne l’aimait pas et qui le trouvait trop tannant. À l’âge de dix ans, ce n’était pas le premier auquel il avait à faire. Il avait même dû changer d’école une fois, parce que son institutrice de deuxième année était incapable de supporter son comportement en classe.
Il savait de quoi Mlle Simoneau voulait parler à ses parents. Il avait souvent entendu le mot. On lui reprocherait encore d’être un « hyperactif ». Il se sentait exclu. Personne n’acceptait de venir jouer chez lui les fins de semaine et personne ne l’invitait à participer aux parties de hockey-bottine dans la rue.
En dépit de leurs efforts, ses parents ne parvenaient pas à calmer cette boule d’énergie qui ne demeurait jamais en place. C’était plus fort que lui ; il lui fallait courir, aller d’un banc à l’autre dans la classe, faire des blagues, jouer des tours aux autres élèves, parler tout haut à contre-temps, faire tomber dix fois son stylo par terre…
Pourtant, les parents de Louis s’occupaient beaucoup de lui. Ils l’amenaient faire de longues marches en forêt pour le laisser dépenser toute cette énergie dévorante. Son père l’accompagnait toujours à ses matchs de soccer et l’encourageait des lignes de côté. L’hiver, ses parents l’amenaient faire du ski de fond ou de la raquette dans les champs derrière la maison familiale. Chaque fois que c’était possible, ils allaient à Joliette patiner ensemble sur la rivière l’Assomption.
Ces soirs-là, Louis revenait exténué mais heureux à la maison. On n’avait pas besoin de lui répéter d’aller se coucher. Après souper, il grimpait l’escalier sans mot dire et cinq minutes plus tard, il dormait paisiblement dans son lit.
Son père avait coutume de dire à sa mère : « Entends-tu le silence ? C’est tellement calme. Durant le jour, Louis est comme trois moteurs de tondeuses qui grondent en même temps… »
Mais en cette glaciale fin d’après-midi, à deux semaines de Noël, le garçon se trouvait bien malheureux au sous-sol de la maison familiale. Il pointa la télécommande pour fermer le téléviseur et se roula en boule sur le sofa, noyé dans sa peine.
Soudain, un miaulement le tira de sa mélancolie. La langue rose du chat l’avait touché à la joue. Le ronronnement profond de l’animal, qui lui avait valu le nom de « Tit-moteur », résonnait dans ses oreilles. Il ouvrit les bras et le laissa se coucher tout près de lui. Pour une rare fois, Louis n’essaya pas de lui tirer la queue ni de le brusquer en agitant ses pattes comme un boxeur. Au contraire. Il le flatta tout doucement en lui murmurant à l’oreille :
— T’es mon seul ami « Tit-moteur »…
Le chat ronronna encore plus fort et ferma ses yeux dorés.
Sa mère les trouva tous deux endormis lorsqu’elle vint chercher Louis pour le souper. Sur son visage, elle aperçut des traces de larmes séchées. Elle poussa un gros soupir de tristesse.
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À 7h30 le lendemain matin, dernier jour d’école de la semaine, Mlle Simoneau accueillit Louis et ses parents à la porte de l’école qu’elle referma à clé derrière eux avant de les conduire au bureau de la directrice, absente à cette heure matinale.
— Je ne veux pas prendre trop de votre temps, Monsieur Alarie. Je ne voudrais pas que vous soyez en retard au travail.
— Vous savez, à cette heure-ci, la circulation est déjà très ralentie sur l’autoroute. Être ici ou dans mon auto, c’est la même chose.
— Et quant à moi, je suis pigiste et je travaille à la maison, dit Mme Alarie.
L’institutrice sourit et fixa Louis qui baissait la tête, comme s’il s’attendait à recevoir une sentence.
— Si je vous ai demandé de venir ici ce matin, ce n’est pas pour accabler Louis ni le punir. Je souhaite seulement que nous trouvions une façon de lui faire comprendre qu’il dérange les autres élèves durant les cours, par son comportement,
— J’fais rien de mal, dit aussitôt le garçon.
— De mal, non. Mais tu ne restes pas assis à ta place, tu parles à tue-tête au mauvais moment, tu ne fais pas d’effort pour te concentrer, tu m’interromps souvent pour dire quelque chose qui n’a aucun rapport avec le cours. As-tu réfléchi à ça ? Te rends-tu compte que les autres enfants souhaiteraient avoir plus de tranquillité à l’école pour apprendre ?
— Les autres se fichent de moi.
— Ils s’intéresseraient peut-être à toi si tu leur en donnais la chance.
— Vous voulez me mettre à la porte de la classe vous aussi, dit Louis sur un ton résigné ?
— Non. Pas du tout. Mais, si tes parents acceptent, je vais te confier une responsabilité pour Noël. Quelque chose qui devra être utile à toute la classe.
— Une responsabilité demanda la mère, surprise ? Je lui ai déjà demandé de m’aider à faire la vaisselle. Mais il passait son temps à faire des acrobaties avec les assiettes et les verres et il en cassait plus qu’il en essuyait.
— Moi, dit son père, je lui avais confié la responsabilité de sortir les poubelles. Mais au lieu de les porter à la rue, il les faisait rouler dans l’entrée et répandait tout le contenu par terre.
Mlle Simoneau ne put s’empêcher de sourire. Elle reconnaissait bien là son élève turbulent. Elle s’empressa d’ajouter.
— Je parle plutôt d’une responsabilité que Louis va se confier à lui-même. Et ce sera un secret entre lui et moi. Il ne faudra pas chercher à lui tirer les vers du nez. Et s’il tente de vous le révéler, rappelez-lui qu’il ne doit le dire à personne.
Les parents se regardèrent, étonnés et un peu inquiets. Qu’est-ce que Louis allait bien inventer ? Mais ils finirent par donner leur accord.
— Mais, je ne sais pas ce que je peux faire, dit Louis. Personne ne veut de moi dans la classe.
— On verra ça ensemble toi et moi. D’accord ?
Louis fit la grimace et hocha la tête en regardant le bout de ses bottes.
Ses parents sortirent en le laissant seul avec Mlle Simoneau.
Tout au long de ce vendredi, Louis se montra plus calme. Enfin, un peu plus calme que d’habitude. Il dérangeait bien encore un peu les autres enfants de la classe par ses pitreries, mais soudain, il s’interrompait de lui-même et retournait s’asseoir à sa place, le regard perdu dans le vague. La conversation qu’il avait eue avec son professeur après le départ de ses parents semblaient avoir porté ses fruits.
Il était tellement plongé dans sa réflexion, qu’il en oubliait de faire des bruits de pets sous son aisselle avec sa main. Mlle Simoneau savait que Louis ne suivait le cours que d’une oreille distraite en le surveillant du coin de l’œil, mais elle se gardait bien d’intervenir.
Louis passait le plus clair de son temps à gribouiller sur une feuille de papier. « Sans doute ses personnages de dessins animés favoris », se dit-elle. Mais si elle s’était approchée, elle aurait pu constater que Louis s’efforçait de tracer la silhouette d’un sapin de Noël, en fredonnant à voix basse l’air d’un cantique que sa mère lui avait enseigné.
Le pauvre garçon n’avait pas beaucoup de talent pour le dessin et son arbre ressemblait plus à une scie tout de travers qu’à un sapin. Il poussait de gros soupirs et recommençait. Son voisin de rangée, Mathieu Rochette, qui prenait Louis en pitié et acceptait parfois de revenir de l’école avec lui, le regardait de temps à autre.
— Psiittt… fit-il à voix basse. As-tu un problème ?
— Oui, répondit Louis. Un gros. Mais je ne peux pas t’en parler. J’ai promis de ne rien dire. C’est un secret.
— Mathieu, dit Mlle Simoneau. Laisse Louis travailler. Il a une mission spéciale à remplir.
Tous les autres élèves se retournèrent en direction de Louis, qui baissa la tête, d’un air confus. Des chuchotements s’élevèrent dans toute la classe. Même Marie-Ciboulette Nault-Vachon, la pimbêche de la classe qui faisait semblant de ne pas apercevoir Louis lorsqu’elle le croisait dans un corridor, se tourna dans sa direction pour le fixer d’un air ahuri. Elle semblait se dire : comment peut-on confier la moindre responsabilité à un garçon aussi énervé que Louis ?
Et Mlle Simoneau d’ajouter :
— Et cette mission va vous concerner, tous. Maintenant, retournez-vous et laissez Louis réfléchir.
On entendit bien quelques ricanements narquois dans les rangs, mais Mlle Simoneau reprit son cours comme si de rien n’était et bientôt le calme revint dans la classe.
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Contrairement à son habitude, Louis s’éveilla tard le samedi matin. Il avait passé une partie de la nuit éveillé à chercher comment il pourrait bien remplir la fameuse mission que lui avait confiée son institutrice. « Tit-moteur » avait veillé avec lui durant quelques minutes, mais il avait fini par s’endormir, couché sur le lit.
Les miaulements du chat affamé qui voulait sortir de la chambre avaient tiré le garçon des brumes du sommeil. Il s’étira, bâilla et descendit du lit pour aller ouvrir la porte à son chat.
Il se regarda dans le miroir de la salle de bain en se brossant les dents. Il avait le regard triste. Ça paraissait donc tant que cela qu’il n’avait pas encore réussi à trouver une seule bonne idée ?
En fait, il avait échafaudé plusieurs projets durant sa période d’insomnie, mais aucun ne lui avait semblé réalisable. Il avait songé à organiser des compétitions de jeux vidéos dans la classe, à tenir un concours du plus gros mangeurs de hot-dogs, à aller tous ensemble en autobus à Joliette pour voir le film comique « Le père Noël a disparu » dont tous les élèves de sa classe ne cessaient de parler, à faire une fête au sous-sol chez lui, etc. Bref, c’était le vide total.
Il se versa distraitement des céréales dans un bol, ajouta tellement de lait qu’il le fit déborder sur la table. Sa mère, qui entrait dans la cuisine au même moment, faillit lui en faire la remarque, mais garda le silence. Louis avait vraiment une mine déconfite.
Il leva les yeux vers elle en croquant ses céréales la bouche grande ouverte et la ferma aussitôt qu’il aperçut son regard sévère; elle n’appréciait pas ses mauvaises manières à la table.
— Tu ne remarques rien, lui dit-elle ?
— Remarquer quoi ?
— Regarde par la fenêtre…
Louis jeta un regard brouillé en direction de la fenêtre.
Il neigeait ! Pas une petite neige poudreuse fine comme des grains de sable, mais des flocons énormes comme des raisins qui avaient l’air de se coller l’un à l’autre pour étendre au plus vite un tapis d’ouate sur le sol.
Un grand frisson de joie passa sur l’échine de Louis. Enfin de la vraie neige. Enfin un climat de temps des fêtes. Aussitôt, il cria à sa mère :
— Où est-ce que t’as mis ma planche à neige ?
— Elle doit être là où tu l’as rangée au printemps.
— Ah… maman… Dis-moi pas ça, je me souviens pas où je l’ai mise. Vas-tu m’aider à la chercher ?
— Oui, mais à la condition que tu manges un bon déjeuner avant de sortir. Deux repas en un, pour être sûr que tu sois capable de passer l’après-midi dehors.
À midi trente, le ventre plein de crêpes et de chocolat chaud, Louis sortit en courant de la maison, vêtu d’un habit de neige, d’une tuque du Canadien et de bottes bien doublées. Il serrait contre lui sa planche à neige bleue que sa mère avait retrouvée au fond de sa garde-robe, sous un fouillis de boîtes de jeux, de bandes dessinées, de vêtements de hockey et de vieux jouets cassés.
Il courut jusqu’au parc municipal où les grands arbres étaient dépouillés de leur feuillage. Un bon groupe de garçons et de filles criaient en se lançant à skis, en traîne-sauvage ou sur des planches à neige sur une pente d’une vingtaine de mètres de hauteur ; l’épaisse couche de neige molle n’était pas toujours propice aux glissades ; certains piquaient du nez dans la pente ou franchissaient à peine quelques mètres avant que leur traîne-sauvage s’embourbe.
Personne ne prêta attention à Louis lorsqu’il grimpa sur la grosse butte pour une première glissade. Timide de nature, il ne connaissait qu’un moyen de vaincre l’indifférence des autres : il leur montrerait qu’il était le meilleur planchiste.
Il décida de descendre sur la pente la plus difficile. Dès qu’il se mit en position, il sut qu’il attirait l’attention de tout le monde. Le regard qu’il jeta au pied de la pente ne fit rien pour le rassurer cependant : un instant, il songea qu’il pourrait se casser le cou. Mais il était trop tard pour reculer. Déjà, Marie-Ciboulette Nault-Vachon lui criait :
— T’as peur hein Louis ! Tu fais ton fanfaron, mais je suis sûre que tu n’es pas capable de glisser jusqu’en bas sans tomber.
Se faire dire cela par la p’tite fraîche de la classe, celle qui faisait semblant de ne pas le voir dans les couloirs ? Louis sentit une boule de chaleur lui exploser dans la poitrine.
Sans réfléchir, il sauta sur sa planche et commença à dévaler la pente en prenant de plus en plus de vitesse. Il aurait fallu qu’il fasse un peu de slalom pour assurer son équilibre, mais il était trop orgueilleux pour montrer qu’il n’était pas le champion qu’il croyait être.
Il frôla de peu une grosse branche tombée d’un grand pin, évita un arbuste d’un mouvement des reins improvisé, hurla à pleins poumons pour prévenir un skieur de son arrivée et, comme il allait s’affaler dans la bouillie blanche, atteignit le bas de la pente où il continua sur une dizaine de mètres en terrain plat, pour terminer sa course par un freinage qui projeta un nuage de neige sur un chien ébahi.
Sa victoire l’avait ragaillardi. Il gravit la pente de nouveau et alla rejoindre le groupe. Marie-Ciboulette Nault-Vachon regarda ailleurs pour éviter d’avoir à le féliciter. Ses autres camarades de classe grognèrent quelques mots polis, mais personne ne s’enthousiasma devant sa prouesse, comme il l’aurait souhaité. Seul Mathieu lui donna une tape dans le dos en riant.
Louis haussa les épaules et se lança à nouveau sur la pente, cette fois sans acrobatie, seulement pour s’amuser. Pour sa troisième descente, il choisit de s’éloigner du groupe et de glisser seul sur une pente à l’écart. Après plusieurs glissades, la tristesse le gagna peu à peu ; il voulut la secouer en refaisant une descente périlleuse, mais rata son arrivée et culbuta les quatre fers en l’air.
— T’es-tu fait mal mon gars ?
Un vieil homme à la peau cuivrée, qui faisait ressortir ses traits coupés au couteau, lui tendait la main pour l’aider à se relever. Louis la refusa d’un geste brusque et tenta de se remettre debout du plus vite qu’il le pouvait. Mais la tête lui tournait un peu et à peine debout, il retomba sur le derrière dans la neige.
Sans dire un mot, l’étrange homme vêtu d’une lourde veste en cuir rouge et d’un casque en peau de castor lui passa un bras sous les épaules et l’aida à se remettre sur ses pieds. Pendant que Louis essayait d’enlever la neige qui lui fondait dans le cou, il le conduisit jusqu’à un banc dont il fit tomber la neige à l’aide de sa grosse mitaine en peau de caribou.
— Assis-toi sur le banc, tu as besoin de te reposer.
L’homme parlait avec une autorité tranquille qui calma le garçon. Louis se laissa tomber sur le banc tandis que l’autre allait récupérer la planche à neige qui avait été s’emberlificoter dans les branches d’un gros arbuste.
De retour, il prit place à droite de Louis et le laissa reprendre son souffle.
Au même moment, Jacques, le père de Louis, arrivait au parc pour le surprendre en pleine exhibition de ses talents de planchiste. De loin, il l’aperçut en grande conversation avec le vieil homme. Son âge lui fit supposer qu’il s’agissait d’un pensionnaire de la maison de retraite du village.
Il n’avait jamais vu Louis aussi calme. Le vieil homme ne gesticulait pas, mais il semblait lui expliquer quelque chose. Son fils hochait la tête de temps à autre, un grand sourire accroché au visage. À un moment donné, il partit d’un grand éclat de rire.
Alors, le vieillard se leva et lui fit signe de le suivre en direction d’un gros chêne. Il lui désigna le tronc de l’arbre en lui parlant ; Louis s’approcha et enserra l’arbre de ses bras du mieux qu’il le put. Puis il colla son oreille droite sur le tronc. L’autre continuait de lui parler à voix basse comme s’il lui donnait des directives.
Incertain de l’attitude à prendre face à la situation, Jacques s’approcha d’eux en se dissimulant derrière un bosquet pour mieux les observer.
Après quelques minutes, Louis délaissa l’arbre et se tourna vers son compagnon pour lui crier :
— Vous avez raison ! Je l’ai entendu murmurer dans mon oreille. Je ne savais pas que les arbres pouvaient parler !
Le vieil homme à la peau cuivrée sous ses mèches de cheveux blancs mit un genou au sol et lui parla tout près du visage comme s’il lui confiait une dernière recommandation avant de se relever et de lui faire un signe de la main. Puis, il lui tourna le dos et partit lentement en direction de la rue principale.
Louis ramassa sa planche à neige et se dirigea vers la maison familiale en passant devant son père sans l’apercevoir. Ce dernier se laissa distancer avant de se mettre à courir pour le rejoindre, comme s’il venait tout juste d’arriver sur les lieux.
— Salut fiston !
— Salut p’pa !
— Tu t’es bien amusé ?
— Ouais.
— Qui était le vieux monsieur à qui tu parlais ?
— Il s’appelle Max. C’est un attima, euh, un matita, euh, ça finit par eck…
— Un attikameck ?
— C’est ça. Il est très gentil pour un vieux. Il m’a fait une bonne suggestion pour ma mission.
— Ah oui ? Laquelle ?
— Voyons, p’pa. Mlle Simoneau t’a dit que ça devait rester secret.
Le père de Louis n’osa rien ajouter. Il jeta un coup d’œil à son fils qui marchait d’un bon pas, tout ragaillardi. Il se demanda s’il était au bout de ses surprises…
Le lendemain, durant la récréation, Louis expliqua à son institutrice son « plan de match », comme il l’appelait. Mlle Simoneau l’écouta attentivement, adossée au tableau.
Louis était un peu nerveux. Il allait jusqu’à son bureau tout en parlant, revenait en se mordant les lèvres. Puis reprenait son plaidoyer en faveur de l’idée que lui avait suggérée Max.
Quand il eut terminé, Mlle Simoneau ne répondit pas tout de suite. Elle alla s’asseoir à son pupitre et s’appuya la tête sur ses mains jointes. Elle réfléchit deux ou trois minutes. Louis avait l’impression que le sort en était jeté et il se retourna pour se diriger l’échine courbée vers la porte de la classe.
— Louis ! Reste ici !
— J’le sais que vous allez me dire « non ».
— C’est oui, Louis.
Il s’arrêta pile, fit volte-face et la regarda d’un air ahuri pendant que la cloche sonnait la fin de la récréation.
— Va t’asseoir à ta place. Quand les autres vont entrer, c’est moi qui vais leur parler et leur décrire ton projet. C’est du beau travail Louis.
(à suivre)
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