À propos de ce blog Ce blogue est destiné aux gens qui aiment la littérature québécoise et la langue française. L’auteur apprécierait particulièrement que les lecteurs qui connaissent ses livres lui fassent part de leurs commentaires pour qu’il puisse échanger avec eux.
L’actualité littéraire est au cœur des échanges d’opinion possibles et quiconque veut faire connaître ses opinions sur des publications récentes ou faire part de la publication d’une œuvre y est le bienvenu.
À propos de l'auteur (Sherbrooke, 31 mai 1942- ) Claude Daigneault fait ses études classiques au Séminaire Saint-Charles Borromée de Sherbrooke. Il entreprend une carrière de rédacteur publicitaire à Toronto en 1961, puis il devient journaliste à L'Événement et au Soleil de Québec dès 1963.
Il restera au Soleil jusqu'en 1979, tour à tour rédacteur-traducteur aux informations internationales, chroniqueur à l'éducation, directeur de la section Arts et Lettres, critique d’art, de littérature et de cinéma, éditeur des informations internationales et chef de pupitre. Ses fonctions l'amèneront également à faire des reportages dans plusieurs pays.
Claude Daigneault quitte le journalisme en 1979 et entre à l'Institut québécois du Cinéma comme directeur, puis administrateur de l'aide à la scénarisation. En 1984, il occupe le poste de directeur des Communications à Téléfilm Canada. Il revient ensuite au journalisme, de 1985 à 1993, alors qu'il est chef adjoint du service français de la Presse Canadienne, puis responsable des textes documentaires.
En 1993, il retourne à Téléfilm Canada en tant qu'analyste de scénarios. De 1998 à 2005, il est script-éditeur et scénariste pour diverses compagnies de production de films et de séries télévisées.
Depuis, il consacre la majeure partie de son temps à écrire des romans et des nouvelles.
« Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
(CYRANO DE BERGERAC, d’Edmond Rostand, second acte, scène VIII)
08/28/2009 - 16:24:48
Deux romans pour réfléchir
Bonjour à tous,
Des vacances au bord d’un lac des Laurentides, où le respect du silence est le premier critère pour s’y établir, m’ont tenu éloigné de mon blogue durant plus de temps que je ne l’aurais souhaité. Mais la bonne nouvelle est que j’en ai profité pour lire et que je m’empresse de vous entretenir de la découverte de deux romans qui m’ont bouleversé.
Syngué sabour
Le premier est « Syngué Sabour » (pierre de patience) qui a valu à son auteur, Atiq Rahimi, le prix Goncourt de 2008. J’ai recueilli sur Internet quelques lignes biographiques que je vous communique :
« Né à Kaboul en 1962, Atik Rahimi a quitté l’Afghanistan durant la guerre contre le Pakistan en 1984 et obtenu l’asile politique en France. Il est cependant toujours très proche de ses origines que nous retrouvons dans toutes ses oeuvres, romans, contes ou productions cinématographiques comme l’adaptation au grand écran de son Terre et Cendres. »
On ne s’étonne pas que ce roman poétique ait mérité le Goncourt. Il témoigne avec force de la violence des hommes et de la détresse des femmes dans les sociétés musulmanes où la guerre sert d’exutoire à ces mâles qui ne connaissent que le mépris pour celles qui sont obligées d’être leurs épouses, mépris qui se traduit par des agressions physiques jamais réprouvées par la société ni la justice.
Incidemment, l’héroïne de ce roman n’a pas de nom ; on l’appelle « la femme ». Aucun des personnages d’ailleurs n’est identifié par son nom, uniquement par son état : mari, combattant, mollah, tante, mère, grand-père, fille, enfant… Étrange univers où l’identité n’est exprimée que par une fonction sociale et une obédience au Coran.
L’histoire est particulièrement saisissante. Une jeune femme est abandonnée seule avec ses deux fillettes dans une maison située dans la zone de combat (« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs… » lit-on en page liminaire) par la famille de son mari, un héros de la guerre blessé lors d’une bagarre avec un individu qui avait prononcé une insulte à l’endroit de sa mère. Il est maintenu en vie, mais en état comateux, par son épouse qui s’acharne à alimenter le cathéter inséré dans sa bouche d’un mélange d’eau, de sel et de sucre, faute d’avoir accès à des médicaments.
Elle s’enferme à la journée longue dans leur chambre où elle a mis l’homme au lit et tient ses deux fillettes à l’écart de la pièce. Le mollah, qui lui répugne, lui a imposé de réciter 99 fois les 99 noms d’Allah, soit l’un par jour sur un chapelet, l’assurant qu’il reprendrait conscience en moins de deux semaines. Mais, elle entame la troisième semaine, et la situation n’a aucunement évolué. Chaque nom répété au nauseam lui prend une journée. Elle comprend que ces simagrées ne sauveront pas le mort-vivant.
Son attitude change, comme change le contexte de la ville où la guerre reprend avec violence sans qu’elle ne trouve personne pour la protéger. Elle se sauve d’un viol en faisant croire au soldat qu’elle est une prostituée, ce qui soulève aussitôt chez ce fou de Dieu une répulsion totale, mais elle accepte d’être l’initiatrice d’un soldat enfant martyrisé par le mécréant.
Elle transforme peu à peu son mari en « pierre de patience » ou « Syngué sabour ». « Dans la mythologie perse, explique-t-on en quatrième de couverture, il s’agit d’une pierre magique que l’on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, sa misère… On lui confie tout ce que l’on n’ose raconter aux autres. Et la pierre, écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour, elle éclate… Et ce jour-là, on est délivré. »
La femme, tout en continuant de soigner son mari sans relâche, lui fait le récit de ses secrets (dont celui de la naissance de ses filles), de ses regrets, de toutes les souffrances qu’elle a endurées à cause de lui. Elle lui exprime la hargne qui l’habite à l’endroit des hommes de sa religion qui ne savent pas aimer, de son humiliation d’avoir été considérée toute sa jeune vie (mariée adolescente à un quadragénaire parti à la guerre) comme un objet sans valeur, utile uniquement à la reproduction du mâle. Un être qu’on ne cajole pas, qu’on refuse d’embrasser, qu’on ne caresse pas et à qui toute jouissance sexuelle est refusée.
Son lamento sobre et aride remue le lecteur au plus profond du cœur. La découverte de la triste difficulté de vivre de cette femme instruite en dit long sur celle de ces pantins voilées, encapuchonnées, dissimulées sous des couches de vêtements et qui prétendent choisir librement leur état.
Lire ce roman à la structure inhabituelle (aucun chapitre, que des pages aérées d’un récit rédigé avec une rare séduction) c’est entendre l’appel au secours de ces millions de femmes qui n’ont pas doit à la liberté et dont la seule perspective de vie consiste à servir des mâles machistes sans imagination.
Une œuvre bouleversante qui soulève le défi de Raymond Lévesque : « Quand les hommes vivront d’amour… » Une oeuvre qui repose la question de base : pourquoi les religions rendent-elles l’humanité aussi égoïstement stupide ?
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Syngué sabour, d’Atik Rahim, publié aux Éditions P.O.L
La vie sexuelle d’un islamiste à Paris
Le roman de Leïla Marouane (son cinquième) adopte un ton très personnel d’ironie et d’humour pour décrire la tentative d’un quadragénaire musulman pour s’affranchir de sa mère omniprésente et réaliser enfin son grand rêve : connaître la vie débridée des hommes qui ont le privilège de coucher avec des blanches.
Encore puceau à cet âge respectable, il est enfin parvenu à rompre avec l’islamisme écrasant au prix d’une transformation physique pas entièrement réussie et d’une double identité. Il a choisi le patronyme « Tocquard », qui décrit symboliquement son état de canasson incapable de gagner une course.
Bien qu’en rut et très désireux de passer ses nuits avec toutes les belles qu’il reluque, il ne parvient pas à se soustraire aux impératifs de la vie familiale et religieuse de banlieue, même s’ils loue un appartement dans un arrondissement huppé de Paris.
Ses nombreuses tentatives pour perdre sa virginité dans les bras d’une femme (de préférence blonde aux yeux bleus) vont de l’échec ridicule au désastre de plus en plus éprouvant.
Et c’est tout l’art de la romancière que de transformer imperceptiblement ce livre en une espèce de mystère sur la véritable identité du héros qui incite le lecteur à emprunter la voie d’une autre interprétation que la caricature incisive. L’auteure dissimule soigneusement dans son récit une réflexion pressante sur la perplexité des musulmans, fidèles à une interprétation obsessionnelle du Coran qui leur inspire un comportement erratique à l’endroit des femmes, en particulier leurs propres épouses.
En exploitant en demi-teintes la thématique de « la maman et la putain », Leïla Marouane esquisse un portrait surprenant de la fracture qui s’est produite entre les hommes et les femmes de la société musulmane où certains croient que l’amour est une invention occidentale qui n’a aucun fondement de vérité.
Le héros tristement drôle de ce roman qui se lit à toute vapeur fera les frais d’un combat d’affranchissement où il finira par échafauder lui-même les pièges qui l’enfermeront dans la renonciation et l’immobilisme de sa foi froide et « apprise par cœur ».